Eve, la vivante

Genèse, 1-4

De tous temps, les femmes et les hommes se sont interrogés sur les mystères de leurs origines. C'est dans cette perspective qu'il faut lire les premiers chapitres du livre de la Genèse qui, sous forme d'un récit mythique, veulent répondre aux questions fondamentales de l'existence : pourquoi l'homme ? Pourquoi la femme ? Pourquoi le mal, la souffrance et la mort ? Pourquoi les douleurs de l'accouchement ? Pourquoi les humains ont-ils tant de peine à s'entendre ? Un récit mythique exprime des vérités profondes, humaines et religieuses, à travers les conceptions d'une époque sur l'origine de l'humanité.

Dans le premier récit de la Création (Genèse 1,1 - 2,4), l'auteur biblique nous dit ceci :

Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa; mâle et femelle il les créa.

(Genèse 1,27)

 Le second récit de la création (Genèse 2,5 - 3,24) utilise un autre scénario. Après la création de l'Adam et de son environnement, voilà comment il nous représente la création de l'homme et de la femme :

Le Seigneur Dieu dit : "Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée." Le Seigneur Dieu modela du sol toute bête des champs et tout oiseau du ciel qu'il amena à l'homme pour voir comment il les désignerait. Tout ce que désigna l'homme avait pour nom "être vivant; l'homme désigna par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête des champs, mais pour lui-même, l'homme ne trouva pas l'aide qui lui soit accordée. Le Seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur l'homme qui s'endormit; il prit l'une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Le Seigneur Dieu transforma la côte qu'il avait prise à l'homme en une femme qu'il lui amena. L'homme s'écria : "Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l'appellera femme car c'est de l'homme qu'elle a été prise." Aussi l'homme laisse-t-il son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair. Tous deux étaient nus, l'homme et sa femme, sans se faire mutuellement honte.

(Genèse 2,18-25)

Le récit continue sur la rupture d'harmonie, dans laquelle la femme et l'homme ont chacune et chacun leur part de responsabilité :

Le serpent était la plus astucieuse de toutes les bêtes des champs que le Seigneur avait faites. Il dit à la femme : Vraiment! Dieu vous a dit : "Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin... La femme répondit : Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : "Vous n'en mangerez pas et vous n'y toucherez pas afin de ne pas mourir." Le serpent dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon de ce qui est bon ou mauvais." La femme vit que l'arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. Elle en prit un fruit dont elle mangea, elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea. Leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils virent qu'ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des pagnes. Or ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin au souffle du jour. L'homme et la femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu au milieu des arbres du jardin. Le Seigneur Dieu appela l'homme et lui dit : "Où es-tu ?" Il répondit : "J'ai entendu ta voix dans le jardin, j'ai pris peur car j'étais nu, et je me suis caché." - "Qui t'a révélé, dit-il, que tu étais nu ? Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais prescrit de ne pas manger ?" L'homme répondit : "La femme que tu as mise auprès de moi, c'est elle qui m'a donné du fruit de l'arbre, et j'en ai mangé." Le Seigneur Dieu dit à la femme : "Qu'as-tu fait là ?" La femme répondit : "Le serpent m'a trompée et j'ai mangé." Le Seigneur Dieu dit au serpent : "Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les bestiaux et toutes les bêtes des champs; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai l'hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Celle-ci te meurtrira à la tête et toi, tu la meurtriras au talon." Il dit à la femme : "Je ferai qu'enceinte, tu sois dans de grandes souffrances; c'est péniblement que tu enfanteras des fils. Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera." Il dit à Adam : "Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé..., le sol sera maudit à cause de toi..." L'homme appela sa femme du nom d'Eve - c'est -à-dire La Vivante -, car c'est elle qui a été mère de tout vivant.

(Genèse 3,1-16, 20) 

Eve devient mère :

L'homme connut Eve sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit : "J'ai procréé un homme, avec le Seigneur." Elle enfanta encore son frère Abel...Adam connut encore sa femme, elle enfanta un fils et le nomma Seth, "car Dieu m'a suscité une autre descendance à la place d'Abel, puisque Caïn l'a tué".

(Genèse 4,1-2,25)

(Allusions à Eve en Tobit 8,6 ; 2 Corinthiens 11,3 ; 1 Timothée 2,13)

Textes de la TOB, éditions du Cerf


Le bon grain...(commentaire de Gn 1,26...31 et 2,18-24)

Ces récits des commencements essaient de traduire l'origine et la situation de l'humanité devant Dieu. Mais comment décrire la naissance du premier des humains quand il n'y a pas de parents ?

Comment l'auteur peut-il dire encore: l'homme laisse son père et sa mère ?.. Le cycle inverse de la mort sert de schéma à l'auteur: à sa mort, l'être humain rend le souffle, se décompose et devient poussière. Dieu, tel un potier, prend de la poussière, compose et donne le souffle pour faire Adam. Adam désigne l'humanité, homme et femme, créée à l'image de Dieu et à sa ressemblance. Le terme "image" veut signifier qu'Adam, homme et femme, exprime quelque chose de Dieu. A la lumière de la vie de Jésus Christ l'image se précise : Dieu a créé une humanité de fils et de filles de Dieu appelés à être du bon grain, à vivre par Jésus Christ dans un dialogue d'amour. Le mot "ressemblance" souligne la différence. Ce qui ressemble n'est pas tout à fait pareil : Adam n'est pas Dieu.
Le récit introduit une autre différence. Du côté d'Adam Dieu donne existence à une femme. Il introduit en l'humanité une séparation, une distance qui va permettre le dialogue entre l'homme et la femme. Dieu donne existence au vis-à-vis. Mais homme et femme en vis-à-vis sont du même Adam, de la même humanité, que souligne la proximité des mots ish et ishah.
Cet Adam unique et différent, libre de la liberté même de Dieu puisque à son image, reçoit sa vocation de soumettre la création et d'être ensemble une seule chair, une unique humanité. A proprement parler, homme et femme ne se complètent pas, comme s'ils étaient chacun une moitié qu'il faudrait joindre à l'autre pour avoir l'ensemble. Hommes et femmes expriment l'humanité, de manière différente.
Ce récit est un appel à la qualité du vis-à-vis pour être ensemble davantage "humanité" à l'appel de Dieu. Il est contestation, dans les rapports hommes-femmes, de la violence et de la domination.

et l'ivraie (commentaire de Gn 3,9-12 et 3,20-21)

A qui la faute ? L'homme l'attribue à la femme et la femme au serpent. Mais il n'est pas exact et il est injuste de faire porter à la femme le poids du refus, la responsabilité de l'échec du dialogue avec Dieu, comme trop souvent on l'a fait dans l'Eglise et hors d'elle. Pour preuve, dans ce récit, jamais Dieu ne s'adresse à l'homme-ish, mais toujours à Adam afin de bien signifier que homme et femme sont concernés.
D'où vient-il qu'il y ait de l'ivraie avec le bon grain, des problèmes de dialogue avec Dieu ? L'auteur du livre de la Genèse donne la raison: l'humanité a rompu le dialogue parce qu'elle a voulu vivre en confusion avec Dieu. Elle a voulu se prendre pour Dieu et du même coup nier la différence. C'est ce qui arrive d'ailleurs encore bien souvent et c'est ce qui fait de l'histoire d'Adam une histoire typique.
Tous les problèmes de dialogue avec Dieu que connaît encore l'humanité se retrouvent dans ce refus dès le début et viennent le grossir en quelque sorte. Saint Paul l'a fort bien compris ainsi : «Par un seul homme (anthropos et non aner) le péché est entré dans le monde» (Romains 5,12). Tous les refus de l'humanité apparaissent, à la lumière du Christ, résumés dans ce refus d' Adam, si bien que tout lecteur du livre de la Genèse peut dire: l'histoire d'Adam, histoire de bon grain et d'ivraie, c'est aussi la mienne.
Ces difficultés majeures de dialogue ne le rendent pas impossible à tout jamais. Ce serait désespérer de Dieu! La vie continue. Symboliquement, Adam nomme la femme Eve, c'est-à-dire "La Vivante" car elle donne la vie. Dieu fait ensuite pour l'humanité des tuniques de peau dont il la revêt. Ce détail signifie que Dieu, quant à lui, n' abandonne pas sa créature. Il continue d' en prendre soin.
Ces pages de la Genèse posent la question des pièges de la confusion: se prendre pour Dieu, être pareils (pour des fiancés), vouloir être jeune (quand on est vieux), avoir les mêmes goûts... La confusion est un piège parce qu'elle nie la différence, sans laquelle il n'y a pas d'alliance et pas de dialogue.

L'heure vient, l'heure est venue où la vocation de la femme s'accomplit en plénitude, l'heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu'ici. C'est pourquoi, en ce moment où l'humanité connaît une si profonde mutation, les femmes imprégnées de l'esprit de lÉvangile peuvent tant pour aider l'humanité à ne pas déchoir ! (Message final du Concile Vatican II).

Michel FROMONT Livret ACGF "Femmes de la Bible, le dynamisme de la foi" 1994